La technoférence expliquée : trouver l’équilibre entre écrans et présence
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Laurence Morency-Guay est professeure en psychologie du développement et doctorante en psychopédagogie. Autrice et conférencière, elle est surtout maman de trois enfants et profondément passionnée par les enjeux liés à l’enfance, un sujet qu’elle explore et met en pratique à travers ses nombreux projets. Elle a d’ailleurs adopté la Fabli au sein de sa propre famille.
Dans cet article, elle nous aide à mieux comprendre la technoférence, une notion de plus en plus présente dans les discussions autour de la parentalité et du développement des enfants.
Alors Laurence, qu’est-ce que la technoférence, exactement ?
La technoférence désigne les interruptions répétées des interactions parent-enfant causées par l’utilisation des écrans. Il ne s’agit pas simplement d’être physiquement présent, mais d’être disponible pour offrir une attention, une surveillance ou des échanges concrets.
Lorsque l’attention du parent est régulièrement détournée vers un écran – messages, courriels, réseaux sociaux – les échanges avec l’enfant deviennent fragmentés. Or, du point de vue du développement de l’enfant, la qualité de l’interaction est bien plus déterminante que sa durée. Il est donc important de pouvoir offrir à l’enfant un échange riche et ne pas constamment interrompre l’interaction ou le jeu.
Et en quoi la technoférence est-elle différente du temps d’écran des enfants ?
On parle beaucoup du temps d’écran des enfants, soit leur propre utilisation des écrans, que ce soit la télévision, la tablette ou même le téléphone. La technoférence concerne autre chose : l’usage des écrans par les parents en présence de l’enfant.
Même si l’enfant ne regarde pas l’écran, il est sensible à la disponibilité émotionnelle du parent, la cohérence des réponses de son parents et à la synchronie des échanges (regards, sourires, réactions).
Un parent absorbé par son téléphone peut envoyer, sans le vouloir, un message d’indisponibilité, ce qui peut créer de la frustration et même de la détresse chez l’enfant. Les échanges avec le parent sont essentiels pour assurer un sain développement, que ce soit sur le plan cognitif, affectif et social.
Pourquoi les jeunes enfants sont-ils particulièrement sensibles à la technoférence ?
Les jeunes enfants, surtout entre 0 et 5 ans, construisent leur développement à travers les interactions répétées avec leurs figures d’attachement. Leur cerveau se développe en fonction des réponses qu’ils reçoivent aux besoins qu’ils expriment et aux échanges qu’ils ont avec leur environnement.
Lorsque les comportements exprimant un besoin (pleurs, regards, tentatives d’interaction) sont régulièrement interrompus ou retardés par un écran, l’enfant peut en venir à réduire ses initiatives d’entrer en relation, développer de la frustration ou de l’insécurité et ainsi augmenter la fréquence de ses manifestations d’émotions négatives. Ces réactions ne se produisent pas nécessairement immédiatement quand le parent est sur un écran, mais au fil du temps, suivant l’accumulation de « micro-ruptures relationnelles »
Est-ce grave si je regarde parfois mon téléphone devant mon enfant ?
Du point de vue du développement, ce qui compte, c’est la prévisibilité, la réparation et l’équilibre global. Un parent peut consulter son téléphone et rester sensible aux besoins de son enfant. Les difficultés surviennent lorsque l’écran devient prioritaire ou envahissant.
Ce n’est donc pas l’utilisation ponctuelle qui pose un problème, mais le contexte d’utilisation globale. Un enfant qui est en jeu autonome, qui s’adonne à une activité et qui sait que son parent est indisponible car on le lui a précisé peut comprendre que son parent ne soit pas en connexion relationnelle pendant un moment. C’est quand, au quotidien, dans l’ensemble des moments passés ensemble (les temps de jeux ou les routines/les soins), un parent se laisse distraire fréquemment par un écran que les impacts sont observables.
Il faut donc user de nuances : un parent a le droit d’utiliser ses appareils technologiques et il peut le faire devant l’enfant, mais il faut aussi qu’il réfléchisse aux moments d’utilisation et qu’il pense à offrir du temps sans interruption à son enfant.
Quels sont les effets possibles de la technoférence sur le développement de l’enfant ?
Les recherches suggèrent plusieurs impacts potentiels, variables selon l’âge et le contexte d’utilisation des écrans par les parents:
- Cognitif : moins d’échanges verbaux riches et spontanés, ce qui peut affecter le développement du langage
- Socioaffectif: augmentation de comportements perturbateurs pour capter l’attention, impact sur le lien d’attachement causé par l’incohérence de l’attention offerte et la disponibilité à répondre aux besoin, autorégulation émotionnelle plus difficile
Il est important de souligner que ces effets ne sont ni automatiques ni irréversibles. Le développement de l’enfant est influencé par une multitude de facteurs.
Pourquoi les enfants peuvent sembler plus irritables lorsque le parent utilise un écran?
Du point de vue de l’enfant, l’écran est en quelque sorte un rival invisible. Il capte l’attention du parent et éteint le contact de ce dernier avec son environnement, ce qui peut être insécurisant pour l’enfant. C’est pourquoi il peut parler plus fort, voire crier, interrompre davantage le parent, s’opposer aux consignes ou chercher à provoquer. Il peut aussi tout simplement être plus enclin à se retirer des recherches d’interactions avec le parent et jouer plus souvent seul. Il est attendu que les enfants puissent jouer seuls, mais pas au détriment de leur contact avec leurs parents.
Souvent, on va interpréter ces comportements comme étant problématiques, quand en fait ils sont plutôt des stratégies adaptatives pour rétablir le lien avec l’adulte.
Les parents sont-ils conscients de leur utilisation des écrans?
La recherche tend à démontrer que nous percevons plus souvent notre temps d’écran comme étant inférieur à ce qu’il est réellement. Leur utilisation est souvent automatique; elle est intégrée dans plusieurs moments du quotidien. Les adultes aussi sont sujets à la recherche de dopamines et l’utilisation fréquente des téléphones et des médias sociaux nous a tranquillement rendu dépendants à des doses fréquentes. Sans même s’en rendre compte, plusieurs adultes vont meubler plusieurs moments sans stimulation en sortant leur téléphone et en jetant un coup d’œil, mais cela a un impact sur l’enfant si c’est fait sporadiquement pendant des moments passés ensemble.
Les écrans sont souvent utilisés pour alléger la charge mentale (noter un item pour l’épicerie), liés aux exigences professionnelles (vérifier les courriels) en plus de la pression d’être constamment joignables et ne pas tolérer de laisser un message sur « lu ».
La prise de conscience est déjà un premier facteur de protection, c’est donc super si on réalise que notre usage des écrans interfère dans les échanges avec les enfants.
La technoférence peut-elle affecter la relation parent-enfant à long terme ?
Lorsqu’elle est persistante et affecte plusieurs moments du quotidien, elle peut influencer la qualité de la relation. Un enfant peut intégrer la croyance que ses besoins ne sont pas une priorité puisque l’attention donnée par son parent devient imprévisible. Il développe aussi l’impression que pour être remarqué, ses comportements doivent être négatifs ou plus intenses.
Cependant, il est important de souligner que la relation parent-enfant se construit sur des milliers d’interactions et non sur des moments isolés. Si l’utilisation des écrans demeure réellement limitée et que le parent se remet en question, cela n’est pas négligeable.
Alors, comment réduire la technoférence ?
Concrètement, le parent peut identifier des moments sans écran (repas, routines, jeux) et des moments pour les utiliser (en soirée ou pendant la journée). En dehors de ces périodes, il sera plus facile de ne pas se laisser distraire en mettant le téléphone hors de portée (le ranger dans une armoire ou dans une autre pièce). Quand l’utilisation est inévitable (prendre un message urgent), on l’indique aux enfants, par exemple : « Je termine ce message et je suis avec toi ». Lors d’une interruption, on priorise la réparation, par exemple en accordant la pleine attention à l’enfant pour l’activité qu’il souhaitait partager avec son parent.
L’enfant apprend ainsi que l’attention peut être momentanément détournée, mais qu’elle revient de façon fiable.
Est-ce bénéfique d’expliquer à l’enfant pourquoi on utilise un écran ?
Oui, surtout quand il fait des remarques sur l’utilisation des écrans de ses parents, ce qui peut arriver à partir de 3 ou 4 ans. En expliquant à l’enfant pourquoi on l’utilise et en spécifiant les modalités de l’utilisation, par exemple : « Je réponds à un message de travail, puis je reviens jouer » ou « J’ai besoin de deux minutes, ensuite je t’écoute ». Mettre des mots aide l’enfant à comprendre que l’écran n’est pas plus important que lui.
La technoférence touche-t-elle aussi les adolescents ?
Oui, mais différemment. Chez les adolescents, elle peut influencer le sentiment d’être écouté, la qualité des échanges et la perception du soutien parental. Les adolescents sont sensibles à l’authenticité, donc il est important de lui permettre d’exprimer ses irritant quant à l’utilisation des écrans de son parent et de faire preuve d’autocritique pour tenter de changer son habitude. De plus, un parent constamment distrait peut involontairement réduire les occasions de dialogue significatif, à un âge où celles-ci sont très importantes.
Les parents doivent-ils montrer l’exemple par rapport aux écrans ?
Oui, puisque les enfants apprennent énormément par imitation. La façon dont les parents utilisent les écrans envoie un message clair sur ses propres limites et l’importance de les respecter. Aussi, comme les enfants s’intéressent beaucoup aux parents à ce qu’il fait, leur intérêt pour les écrans risque de croitre s’ils sont au centre des activités quotidiennes du parent.
Peut-on réparer les effets de la technoférence ?
Il y a peu de choses qui soient irréversibles dans le développement humain. En reconnaissant les habitudes instaurées et en étant sensibles aux réactions de l’enfant, on peut s’arranger pour reconstruire nos routines. Il n’est jamais trop tard pour revoir notre utilisation de l’écran en tant que parent et instaurer des mesures pour réduire sa présence dans notre quotidien auprès des enfants. Si jamais il arrive encore au parent de se laisser distraire par moments, le fait de le reconnaitre auprès de l’enfant et lui dire par exemple : « Je suis désolé, j’étais distrait » permettra de valider l’enfant et de prendre notre responsabilité en tant que parent.
En résumé :
La technoférence concerne l’utilisation des écrans par les parents en présence de l’enfant. Elle se manifeste lorsque les interactions parent-enfant sont fréquemment interrompues, ce qui peut affecter la qualité des échanges, même si l’enfant ne regarde pas l’écran.
La qualité de l’interaction est plus importante que sa durée. Pour le développement de l’enfant, être regardé, écouté et recevoir des réponses cohérentes est essentiel, surtout dans les moments de jeu et de routines.
Les jeunes enfants sont particulièrement sensibles aux interruptions de contact avec le parent. Des réponses retardées ou inconstantes à leurs besoins peuvent, avec le temps, générer de la frustration, de l’insécurité ou des comportements visant à capter l’attention.
L’utilisation occasionnelle d’un écran en dehors des moments d’échanges et/ou de soins n’est pas problématique. Ce sont la fréquence, le contexte et le caractère envahissant de l’utilisation qui peuvent avoir un impact. L’équilibre, la prévisibilité et la réparation jouent un rôle clé.
Les effets de la technoférence ne sont ni automatiques ni irréversibles. En prenant conscience de ses habitudes, en réservant des moments sans écran et en réparant les interruptions, il est possible de protéger et de renforcer la relation parent-enfant.